Social Business et Données Privées : un combat inégal ?

Données PrivéesVoici une histoire à deux faces qui illustre le décalage entre les objectifs des sociétés commerciales et des organismes de protection des données privées.

Pour son côté Face, commençons par citer Larry Ellison. Le médiatique patron d’Oracle a expliqué lors d’une conférence récente l’évolution des entreprises vers le « Social Business » grâce à Internet et les réseaux sociaux.

« L’important c’est Internet. À l'heure actuelle, nos vies quotidiennes sont sur Internet et les réseaux sociaux. Depuis longtemps, nous savons combien vous gagnez, quels vêtements vous avez récemment acheté, parce que nous avons vos dossiers de crédit. [Internet] était la base de données la plus importante dans le monde. Il suivait tous les consommateurs et tout ce qu'ils faisaient. Aujourd’hui [avec les réseaux sociaux], nous pouvons suivre non seulement ce que vous achetez, mais ce que vous dites au sujet de vos achats. Nous savons qui sont vos amis, et ce que vous leur dites. Nous avons tout d'un coup instrumentalisé les consommateurs, parce qu'ils sont disposés à partager leurs informations. Les consommateurs nous disent tout simplement d'eux-mêmes à chaque fois que vous faite un commentaire [dans un forum] ou un tweet. Nous avons tout le détail de la vie des gens en ligne, ce qui nous permet de marketer et de vendre des produits et des services aux consommateurs d'une manière plus perspicace. »

C’est clair et direct. A l’américaine.

De fait, c’est efficace. Une étude d’IBM montre que « 57% des entreprises qui investissent dans des « affaires sociales » ont surpassé leurs pairs. Ils voient une véritable valeur commerciale, qu'il s'agisse d'une augmentation de 25% dans l'entreprise ou une baisse de 20% dans le temps qu'il faut pour gérer des projets. »

Le « Social Business » exploite les outils sociaux pour libérer le potentiel des personnes et obtenir un avantage concurrentiel. En analysant les flux sur les outils de réseaux sociaux internes et externes de l’entreprise, il permet de transformer les processus, de faciliter les relations entre employés, clients et partenaires d'affaires et de prendre de meilleures décisions, plus rapidement.

Pour le côté Pile, intéressons-nous aux relations entre la CNIL et Google. La Commission Nationale  Informatique et Liberté « a été désignée par les CNIL européennes pour mener l’analyse des nouvelles règles de confidentialité de Google. L’analyse préliminaire montre que ces nouvelles règles ne respectent pas les exigences de la Directive européenne sur la protection des données (95/46/CE) en termes d’information des personnes concernées. De plus, la CNIL et les autorités européennes sont particulièrement inquiètes des nouvelles possibilités de croisements de données entre les services ». La discussion continue, les premières réponses de Google étant incomplètes et pas satisfaisantes, la CNIL a soumis un nouveau questionnaire à Google et les réponses sont attendues pour fin juin.  

Combat inutile ? Je ne pense pas. Pour illustrer pratiquement comment Larry Ellison et ses pairs peuvent nous instrumentaliser, la CNIL a développé une petite démonstration qui permet de découvrir comment nous sommes pistés sur Internet. Le résultat vaut largement les 5 minutes nécessaires. L'impression de facilité qui domine l'univers du web masque la réalité d'une surveillance discrète et active.  Les services offerts sur le web tirent parti d'un nombre croissant d'informations issues de notre navigation, de notre localisation, ou encore de nos recherches. Cette collecte d'informations se fait souvent à notre insu.

Alors combat d’arrière-garde ? Perdu d’avance ? Aujourd’hui, la bataille légale - dont nous, consommateurs, sommes l’enjeu- est en cours entre les sociétés commerciales, souvent des grandes multinationales aux moyens financiers importants et les organismes chargés de faire respecter notre vie privée définie dans des lois et réglementations applicables par tous. Avec tout le déséquilibre que cela comporte : ces entreprises nous offrent « gratuitement » des services qui nous sont devenu indispensables (moteur de recherche, messagerie…), elles nous font signer des « conditions d’utilisation » que nous ne lisons pas et les organismes de protection tentent de nous sensibiliser sur des aspects légaux de nos données personnelles dont nous ne comprenons pas toute l’importance.

Notre identité numérique est notre passeport du monde virtuel de l’Internet. Elle est constituée d’une ou plusieurs identités numériques du monde virtuel auxquelles les entreprises vont associer beaucoup d’autres informations réelles comme notre profil (nom, prénom, adresse, sexe, âge) mais également personnelles (amis, CV, activités…), nos échanges (photos, videos, textes, …), nos opinions (blogs, tweets…) et autres informations privées (carte de crédit, dossier médical…). Aujourd’hui éclatée sur de nombreux sites Web, ces informations peuvent être de plus en plus facilement collectées et assemblées. Et dans cette optique, Big Brother n’est plus loin.

A nous consom-acteurs de faire la part des choses. Il s’agit de faire preuve de discernement entre l’utilisation de ces services qui nous facilitent la vie et le contrôle des informations que nous laissons et que les fournisseurs de services veulent exploiter.